Diacritiques de l'alphabet grec

L'alphabet grec originel ne possédait aucun diacritique : la langue s'est pendant des siècles écrite seulement en capitaless. Les diacritiques, cependant, sont apparus à la période hellénistique et devenus systématiques au Moyen-Âge, dès le IXe siècle ; le grec (ancien et moderne) tel que typographié actuellement est donc le résultat de plusieurs siècles d'évolution ; les diacritiques y sont maintenant obligatoires.

Table of contents
1 Développement historique
2 Système polytonique
3 Système monotonique
4 Articles connexes

Développement historique

L'alphabet grec est attesté depuis le VIIIe siècle avant notre ère. Jusqu'en 403 avant notre ère, les textes ne suivaient pas l'orthographe des éditions modernes. Seule la capitale était connue. À partir de 403, les Athéniens décidèrent d'employer l'alphabet ionien, qui s'est enrichi au fur et à mesure. C'est ainsi qu'à l'époque hellénistique Aristophane de Byzance (fin du IIIe siècle avant notre ère) aurait inventé les esprits — marques d'aspiration (l'aspiration étant toutefois déjà notée sur certaines inscriptions, non pas au moyen de diacritiques mais de lettres pleines) — et les accents, dont l'usage a commencé à se généraliser, pour être perfectionné au Moyen-Âge. Il faut attendre le IIe siècle pour que les accents et les esprits apparaissent, sporadiquement, dans les papyrus. Au IXe siècle de notre ère, la ponctuation, les minuscules (formant un ensemble composite de formes cursives et de réductions de capitales) et les diacritiques sont d'usage systématique et les manuscrits plus anciens sont mêmes corrigés.

Système polytonique

Les diacritiques servant au grec ancien sont bien plus nombreux que ceux du grec moderne. On nomme système polytonique, (πολυτονικὸν σύστημα polutonikòn sústêma) l'ensemble des règles d'utilisation des diacritiques de la langue ancienne : en effet, on le verra, cette langue se distinguait par l'existence de trois accents, en fait des tons, d'où polytonique : « à plusieurs tons ». On oppose ce système complexe à celui dit monotonique, utilisé actuellement pour le grec moderne (voir plus bas).

Esprits

῾ ᾿

Les esprits ne s'écrivent que sur une voyelle ou une diphtongue initiale ainsi que sur la consonne rhô (Ρ ρ). Leur nom signifie proprement « souffle » (du latin spiritus) et non « âme ». Ils indiquent la présence (esprit rude : ῾) ou non (esprit doux : ᾿) d'une consonne [h] devant la première voyelle du mot.

Leur placement est particulier :

Tout mot à initiale vocalique ou débutant par un rhô doit porter un esprit. Un texte en capitales au long n'en portera cependant pas.

Esprit rude

À l'origine, dans l'alphabet qu'utilisaient les Athéniens, le
phonème [h] était rendu par la lettre êta (Η), qui a donné le H latin. Lors de la réforme de 403, c'est un modèle ionien qui a été normalisé, modèle dans lequel la même lettre notait un [ɛː] (è long). De fait, il n'était plus possible d'indiquer la présence de l'aspiration. C'est vraisemblablement Aristophane de Byzance qui, au IIIe siècle avant notre ère, a modifié le Η existant de façon à en faire un diacritique, se souvenant de l'ancienne valeur de la lettre ; la coupant en deux, il obtint . Ce caractère s'est ensuite simplifié en ῾, devenant un diacritique nommé πνεῦμα δασύ pneũma dasú, « souffle rude ».

L'emploi de l'esprit rude comme diacritique, cependant, se limite aux initiales vocaliques et au rhô en début de mot ; il n'est donc pas possible d'indiquer facilement la présence de [h] à l'intérieur d'un mot ou devant une consonne : ὁδός se lit hodós (« route ») mais dans le composé σύνοδος súnodos (« réunion », qui donne synode en français), rien n'indique qu'il faut lire súnhodos. En grammaire grecque, on dit d'un mot débutant par [h] qu'il est δασύς dasús (« rude »).

Dans le dialecte ionien-attique, celui d'Athènes (qui a donné naissance au grec moderne), le phonème [r] était toujours sourd à l'initiale : ῥόδον (« (la) rose ») se prononçait [r̥ɔ́dɔn] et non [rɔ́dɔn]. Pour noter ce phénomène, le rôle de l'esprit rude a été étendu : tout rhô initial doit donc le porter. Cela explique pourquoi les mots d'origine grecque débutant par un r passés en français s'écrivent toujours rh- : rhododendron, par exemple. Comme il existe des dialectes à psilose (disparition de l'aspiration ; c'est le cas de l'éolien de Sappho, par exemple), les éditions modernes de tels textes utilisent parfois l'esprit doux sur le rhô initial.

Esprit doux

Alors que l'esprit rude indique la présence d'un phonème, [h], l'esprit doux note l'absence d'un tel phonème : de fait, il n'a aucun rôle, si ce n'est de permettre une meilleure lecture ; en effet, puisque seules les voyelles initiales peuvent le porter, comme l'esprit rude, il indique clairement le début de certains mots. Dans les manuscrits médiévaux souvent de lecture malaisée, il est évident qu'un tel signe joue un rôle somme toute non négligeable.

L'invention de l'esprit doux — ou πνεῦμα ψιλόν pneũma psilón « souffle simple » — est aussi attribuée à Aristophane de Byzance. Il s'agit simplement de l'inversion du rude : le demi-êta aboutit directement à ᾿.

Sauf dans les éditions françaises, lorsque deux rhô se suivent dans un même mot, il est possible de les écrire -ῤῥ-, comme dans πολύῤῥιζος polúrrizdos (« qui a plusieurs racines »). Dans une édition française, le mot serait écrit πολύρριζος. Cette graphie -ῤῥ- ne se justifie pas.

Accents

´ ` ῀
La langue grecque de l'
Antiquité était tonale, au même titre que le lituanien classique ou que le sanskrit védique. Elle connaissait deux ou trois tonèmes (il n'est pas aisé de trancher) : L'une des inventions majeures des philologues alexandrins, peut-être encore Aristophane de Byzance, avec celle des esprits, a consisté à indiquer la place des tonèmes, ce que les inscriptions classiques n'avaient jamais fait auparavant. Le système choisi est simple : ce sont des accents dont le tracé représente la modulation vocale. Ainsi, l'élévation de la voix (↗) est représentée par un trait ascendant suscrit : ´ ; la modulation descendante puis montante (↗↘) par ^. Enfin, l'absence d'élévation ou la descente (↘) est symbolisée par `.

Le placement des accents suit celui des esprits :

Tous les mots ne portent pas d'accent (il existe des enclitiques et des proclitiques). Dans un texte en capitales au long, les accents, pas plus que les esprits, ne sont écrits.

Le système accentuel du grec ainsi que ses règles sont décrits en détail dans l'article « Accentuation du grec ». S'y référer pour une analyse plus précise.

Accent aigu

Nommée τόνος ὀξύς tónos oksús, « intonation aiguë », l'élévation de la voix est représentée par l'accent aigu. D'après des témoignages de philologues antiques, cette élévation atteignait une quinte.

L'accent aigu peut se trouver sur une voyelle ou une diphtongue de n'importe quel timbre, mais sa position dans le mot est sujette aux lois de limitation (en pratique, il ne peut remonter au-delà de la syllabe antépénultième si la dernière voyelle est brève, au-delà de la pénultième si cette dernière voyelle est longue).

Accent circonflexe

C'est la προσῳδία ὀξυϐαρεῖα prosôidía oksubareĩa, « mélodie aiguë-grave », ou περίσπασις períspasis, « (prononciation) oblique » dont le signe est la réunion d'un accent aigu et d'un grave. Celui-ci prend selon les éditeurs et les polices utilisées la forme d'un accent circonflexe : η̂, d'un circonflexe courbé : η̑, ou d'un tilde : η̃. Quelle que soit sa forme, l'accent est toujours nommé circonflexe.

L'accent circonflexe ne peut se trouver que sur une voyelle longue (ᾱ, η, ῑ, ω, ῡ) ou une diphtongue. Sa position dans le mot est sujette aux lois de limitation (sur la pénultième syllabe si la dernière voyelle est brève, sur la dernière syllabe si celle-ci est longue).

Accent grave

L'intonation grave ou τονὸς βαρύς tonòs barús est marquée par l'accent grave. Il n'est pas possible de déterminer exactement comment cette intonation était réalisée. Dans les premiers temps, toute voyelle atone pouvait le porter, ce qui laisserait penser qu'il ne s'agit pas d'une intonation particulière (comme un registre bas) mais d'une absence d'intonation. L'usage, cependant, en a limité l'emploi aux mots à finale aiguë suivis d'un autre mot tonique.

Ainsi, l'on utilise l'accent grave en remplacement de l'accent aigu final d'un mot ne se trouvant pas devant une pause : τονός tonós devient τονὸς tonòs devant βαρύς barús, par exemple. Il ne peut donc se trouver qu'en finale.

Tréma

ϊ ϋ
Apparu au cours du Moyen-Âge, le tréma, ou διαίρεσις diaíresis (qui donne en français diérèse) se met sur un iôta ou un u psilon afin d'indiquer que ces deux lettres ne forment pas le second élément d'une diphtongue mais le début d'une nouvelle syllabe, presque exactement comme en français (aïe ou aiguë ; en français, le tréma ne se met pas sur le u, sauf si l'on applique les rectifications ortographiques de 1990 : aigüe). On le trouve dans un petit nombre de mots : αὐτή autế [aʷtɛ́ː] « elle-même », mais ἀϋτή aütế [a.yːtɛ́ː] « cri de guerre », ou encore ῥοΐσκος roḯskos [r̥o.ískos] « gland en forme de grenade décorant le bas de la robe du grand-prêtre des Juifs ».

Dans certaines éditions, le tréma est omis si la graphie n'est pas ambiguë ; ἀϋτή aütế peut très bien s'écrire ἀυτή : la place de l'esprit suffit à indiquer le statut indépendant du υ u.

Le tréma s'utilise dans un texte en capitales au long, contrairement aux esprits et accents. Il ne peut évidemment pas se trouver en début de mot.

Iôta « muet »

ᾳ ῃ ῳ
La langue grecque classique connaissait des diphtongues à premier élément long — ᾱι [aːʲ], ηι [ɛːʲ] et ωι [ɔːʲ] —, fréquentes dans la
flexion nominale et verbale. Ces diphtongues, cependant, ont été simplifiées à partir du IIe siècle avant notre ère pour le dialecte d'Athènes, soit par abrègement du premier élément : [aːʲ] > [aʲ], soit, cas le plus fréquent, par monophtongaison : [aːʲ] > [aː] (amuïssement du second élément). Les inscriptions antiques écrivent donc ΑΙ, ΗΙ, ΩΙ avant le IIe siècle puis Α, Η, Ω ensuite.

Les manuscrits médiévaux à partir du XIIIe siècle, cependant, gardent une trace étymologique de ces anciennes diphtongues (il ne faut pas perdre de vue que les diacritiques ont été conçus par les grammairiens de l'Antiquité) en écrivant l'iôta ; afin de marquer qu'il est muet (ce qui n'est vrai qu'à leur époque mais pas à celle de la rédaction des textes classiques d'avant le IIe siècle), on le place sous la voyelle concernée ; on nomme ce diacritique iôta souscrit : νεανίᾳ neaníâi « jeune homme », κεφαλῇ kephalễi « tête », δώρῳ dốrôi « don » (tous trois au datif singulier). Une lettre capitale peut aussi recevoir l'iôta souscrit ; on écrira alors ᾼ, ῌ, ῼ ou bien l'iôta est adscrit et reste en minuscule ; un iôta adscrit ne reçoit, de plus, aucun diacritique : Αι, Ηι, Ωι. Ainsi, le verbe « chanter » s'écrit ᾄδω ấidô mais ᾌδω ou Ἄιδω en début de phrase. La dernière graphie montre bien combien la place des diacritiques importe : Ἄι ne peut être lu autrement que [áːʲ] ; s'il s'agissait de la diphtongue normale, c'est l'iôta qui recevrait les diacritiques : Αἴ [áʲ].

Corônis

κἀγώ
En cas de crase (contraction de deux voyelles en hiatus entre deux mots liés par le sens), la voyelle issue de la fusion des deux voyelles porte un signe de même forme qu'un esprit doux (aux premiers temps, il s'agissait d'une apostrophe), la κορωνίς korônís (littéralement : « petit crochet »). Puisqu'un esprit ne peut se trouver dans un mot mais qu'à son initiale, il n'est pas possible de confondre la corônis avec l'esprit : καὶ ἐγώ kaì egố (« moi aussi ») donne κἀγώ kagố après crase.

La crase se limite à un petit nombre d'expressions, parmi lesquelles la célèbre dénomination de l'« homme de bien », en grec καλὸς κἀγαθός kalòs kagathós, crase pour καλὸς καὶ ἀγαθός kalòs kaì agathós (proprement : « beau et bon »).

Lorsque la première des deux voyelles se contractant porte une aspiration, la corônis est remplacée par un esprit rude : ὁ ἐμός ho emós > οὑμός houmós (« le mien »). Si c'est la deuxième voyelle qui est aspirée et si cette aspiration peut être indiquée au moyen d'une consonne aspirée, la corônis reste douce : τῇ ἡμέρᾷ tễi hêmérâi > θἠμέρᾷ thêmérâi (« le jour », datif singulier).

L'usage de la corônis n'est pas très ancien ; il date du Moyen-Âge.

Modification des diacritiques en cas d'élision et de crase

ὦ ῎ναξ
En cas d'élision — simple ou
aphérèse par élision inverse — la lettre élidée pouvait porter un accent (mais pas un esprit : on n'élide pas les voyelles seules, comme l'article ὁ ho, « le », ou le pronom relatif ὅ « qui (neutre) ») : Pour une analyse plus détaillée des processus impliqués, consulter l'article Accentuation du grec.

Lorsque deux mots se sont fondus en raison d'une crase, seul le second mot importe :

ὦ ἄνθρωπε ỗ ánthrôpe > ὤνθρωπε ốnthrôpe (« ô homme ! »).

Ne pas oublier que le résultat d'une crase doit porter une corônis ou un esprit rude.

Signes philologiques

ᾱ ῐ δ̣
Certains signes sont utilisés à des fins purement grammaticales ou philologiques ; ils n'apparaissent donc que dans des ouvrages didactiques.

C'est le cas du macron et de la brève, qui permettent d'indiquer la quantité des voyelles α a, ι i, υ u ; l'écriture, en effet, est là ambiguë, puisque le même signe note deux phonèmes. L'alpha α a, par exemple, peut valoir [a] ou [aː]. Afin de faire apparaître la quantité, on utilisera ᾱ â pour [aː] et ᾰ a pour [a] ; de même avec ῑ î et ῐ i, ῡ û et ῠ u.

Enfin, dans les éditions philologiques, les lettres dont la lecture n'est pas sûre (la plupart du temps parce que la source, manuscrit ou papyrus, est corrompue et qu'il n'existe pas d'autre source permettant de comparer) sont traditionnellement acompagnées d'un point souscrit. Voici, à titre d'exemple, un fragment de Sappho tel que présenté dans le Greek Lyric, Sappho and Alcaeus, édité par David A. Campbell chez Loeb Classical Library (les passages manquant sont entre crochets droits ; les lettres y placées sont supputées ; le point seul indique la présence d'une lettre illisible) :

]ανάγα̣[
] . [ ]εμνάσεσθ’ ἀ[
κ]αὶ γὰρ ἄμμες ἐν νεό[τατι
ταῦ̣τ̣’ [ἐ]πόημμεν·
πό̣λ̣λ̣α̣ [μ]ὲν γὰρ καὶ κά[λα
. . .η̣ . [ ]μεν, πολι[
ἀ]μμε̣[ . ]ὀ[ξ]είαις δ̣[

Papyrus
Oxyrhynchos 1231, fragment 13 + 2166(a)7a

Conjonction des diacritiques

ᾗ ὤ ῢ
Une voyelle initiale peut porter au maximum trois diacritiques différents. Il faut donc bien les placer : l'accent se place à droite de l'esprit / de la corônis, ou au-dessus si c'est un circonflexe, l'iôta muet est souscrit ou adscrit. L'accent se place au-dessus du tréma.

Note : le caractère complexe ᾗ forme un mot unique, qui se lit hễi et signifie « à qui » (datif féminin du pronom relatif).

Système monotonique

Au cours de sa longue histoire, la langue grecque n'a eu de cesse d'
évoluer ; ce faisant, le système tonal est passé à un système tonique, la consonne [h] s'est perdue, l'iôta muet l'est réellement devenu : les trois accents, les esprits et l'iôta souscrit sont donc inutiles pour noter la langue actuelle, la δημοτική ðimotikí. Ce n'est cependant qu'en avril 1982 que le gouvernement grec a accepté par décret le système dit monotonique (μονοτονικό σύστημα monotonikó sístima) parce qu'il n'utilise qu'un seul type d'accent écrit, qui note la place de l'accent tonique. Cet accent unique, nommé τόνος tónos, remplace les trois accents du grec ancien, qui se sont confondus. On le trace généralement comme un accent aigu, bien que certains éditeurs préfèrent un accent droit (cf. exemples ci-contre), afin de bien marquer la distinction : Unicode, à cet égard, offre un emplacement spécifique aux lettres accentuées du système monotonique. Selon la police affichée, les accents aigus polytoniques et les accents monotoniques peuvent prendre un œil (tracé) différent.

Le grec actuel utilise encore le tréma pour lever les ambiguïtés : Ευρωπαϊκό Evropaïkó, « européen » ; sans tréma, le mot *Ευρωπαικό Evropaïko se lirait *Evropekó.

Articles connexes