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On nomme langue romane toute langue issue essentiellement du latin vulgaire (au sens étymologique de « populaire »), c'est-à-dire la forme de latin vernaculaire utilisée pour la communication de tous les jours, par opposition au latin classique et littéraire ; ce sont donc des langues indo-européennes. Ces langues ont été parlées ou le sont encore dans un ensemble géographique désigné par le terme de Romania, couvrant en grande partie le sud européen de l'ancien Empire romain ; roman(e) comme Romania remontent bien sûr à des dérivés de l'adjectif latin romanus : l'on considérait en effet que leurs locuteurs utilisaient une langue issue de celle des Romains, par opposition à d'autres présentes dans les territoires de l'ancien Empire, comme le francique en France, langue des Francs appartenant à la famille des langues germaniques. La première attestation du terme de roman, sous une forme ou une autre, remonte au synode de Tours, en 813 de notre ère ; c'est lors de ce synode que la première langue vulgaire à s'être détachée du latin est désignée ; il s'agit d'une forme de proto-français, que l'on nomme romana lingua, ou encore roman. Le français est donc la première langue romane attestée.
L'on date grosso modo l'évolution du latin vulgaire vers les langues romanes ainsi :
Liste des langues romanes
Les langues romanes sont classées en neuf groupes, chacun pouvant comprendre plusieurs « dialectes » ; il faut noter que le choix d'un de ces dialectes comme langue officielle est purement politique et, surtout, récent dans de nombreux pays (sauf en France, par l'édit de Villers-Cotterêts). Quoi qu'il en soit, les langues romanes forment un continuum de nombreuses langues dont les différences sont parfois minimes ; il est toujours possible de distinguer au sein d'un ensemble ce que l'on nommera un ou plusieurs « dialectes », mais la liste suivante se limitera aux langues les plus connues (entre parenthèses : nom dans la langue envisagée, date de la première attestation connue) :
Du latin classique au latin vulgaire
Quelques modifications phonétiques propres au latin vulgaire
À propos du latin vulgaire, il convient de noter que les Romains vivaient en situation de diglossie : la langue de tous les jours n'est plus le latin classique, celui des textes littéraires ou sermo urbanus (« langue de la ville », c'est-à-dire « raffinée »), figé par la grammaire comme l'a été le sanskrit, mais une forme distincte bien que très proche, au développement plus libre, le sermo plebeius (« langue vulgaire »). Il semble acquis que le latin classique ne se limitait pas à un emploi livresque, mais qu'il était parlé par les catégories sociales élevées, tandis que le sermo plebeius était la langue des sodats, des commerçants, du petit peuple ; n'ayant jamais accédé au statut de langue littéraire, le latin vulgaire nous est surtout connu par la phonétique historique, des citations et des critiques prononcées par les tenants d'un latin littéraire ainsi que de nombreuses inscriptions, des registres, comptes et autres textes courants. D'autre part, le Satyricon de Pétrone, sorte de « roman » écrit vraisemblablement au premier siècle de notre ère et se passant dans les milieux interlopes de la société romaine, est un témoignage important de cette diglossie : selon leur catégorie sociale, les personnages s'y expriment dans une langue plus ou moins proche de l'archétype classique.
Parmi les textes qui ont blâmé les formes jugées décadentes et fautives, il faut retenir l'Appendix Probi, sorte de compilation d'« erreurs » fréquentes relevées par un certain Probus et datant du IIIe siècle de notre ère. Ce sont bien ces formes, et non leur équivalent en latin classique, qui sont à l'origine des mots utilisés dans les langues romanes. Voici quelques exemples de « fautes » citées par Probus (selon le modèle : A non B, « [dites] A et non B »), classées ici par type d'évolution phonétique et assorties de commentaires permettant de signaler les principales différences phonologiques entre le latin classique et le latin vulgaire ; il n'est bien sûr pas possible d'être exhaustif en la matière et de référencer toutes les différences entre le latin classique et le latin vulgaire, mais l'Appendix Probi peut constituer une introduction pertinente sur le sujet :
Transformations en profondeur du système morpho-syntaxique
Système nominal
La chute du /m/ final, consonne que l'on rencontre souvent dans la flexion, crée donc une ambiguïté : Romam se prononçant comme Roma, l'on ne peut savoir si le mot est au nominatif, à l'accusatif ou à l'ablatif. Ainsi, les langues romanes ont dû utiliser des prépositions pour lever l'ambiguïté. Plutôt que dire Roma sum pour « je suis à Rome » ou Roma(m) eo pour je vais à Rome, il a fallu exprimer ces deux phrases par sum in Roma et eo ad Roma. À cet égard, il convient de rappeler que si en latin classique déjà, dès l'époque impériale, le /m/ en fin de mots s'amuïssait, Roma sum et Roma(m) eo ne pouvaient être confondus : à l'ablatif (Roma sum), le /a/ final est long ; il est cependant bref à l'accusatif : ainsi l'on prononçait /rōmā/ pour le premier, /rōmă/ pour le second. Le latin vulgaire, toutefois, n'utilise plus le système de quantité vocalique : les deux formes sont d'autant plus ambiguës.
Dans un même mouvement, les adverbes et les prépositions simples sont parfois renforcées : ante, « avant », ne suffit plus ; il faut remonter à ab + ante en vulgaire pour expliquer le français avant, le castilan antes et l'occitant avans, ou bien in ante pour le roumain înainte, etc. ; de même avec provient de apud + hoc, dans de de intus, etc. Le cas limite semble être atteint avec le français aujourd'hui, notion qui se disait simplement hodie en latin classique. Le terme français s'analyse en à + le + jour + de + hui, où hui vient de hodie (que l'on retrouve en castillan, hoy, en romanche, hoz ou en wallon, oûy). Le composé agglutiné résultant est donc redondant, puisqu'il signifie mot à mot : « au jour d'aujourd'hui ». Certaines langues conservatrices ont cependant gardé des adverbes et prépositions simples : le castillan con, « avec », et le roumain cu viennent bien de cum, de même que en castillan ou în roumain sont hérités de in. L'on voit aussi ce phénomène avec les mots simples hérités de hodie.
De langue flexionnelle à la syntaxe souple (l'ordre des mots ne comptant pas énormément pour le sens mais principalement pour le style et l'emphase), le latin vulgaire est devenu un ensemble de langues utilisant nombre de prépositions, dans lesquelles l'ordre des mots est fixe : s'il est possible de dire en latin Petrus Paulum amat ou amat Petrus Paulum ou Paulum Petrus amat ou encore amat Paulum Petrus pour signifier que « Pierre aime Paul », ce n'est plus possible dans les langues romanes, qui ont plus ou moins rapidement abandonné les déclinaisons ; ainsi, en castilan Pedro ama a Pablo et Pablo ama a Pedro ont un sens opposé, seul l'ordre des mots indiquant qui est sujet et qui est objet. Lorsque les langues romanes ont gardé un système de déclinaisons, celui-ci est simplifié et se limite à quelques cas (à l'exception du roumain) : c'est ce qui arrive en ancien français, qui n'en possède que deux, le cas sujet (hérité du nominatif) et le cas régime (venant de l'accusatif), pour tout ce qui n'est pas sujet. En français, toujours, le cas sujet a disparu ; les noms actuels hérités de l'ancien français sont donc tous d'anciens cas régime et, partant, d'anciens accusatifs ; on peut le constater avec un exemple simple :
| Latin classique | Ancien français | Français | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| singulier | pluriel | singulier | pluriel | singulier | pluriel | ||||
| nominatif | murus | muri | cas sujet | murs | mur | | | ||
| accusatif | murum | muros | cas régime | mur | murs | mur | murs | ||
Le roumain, toutefois, conserve un système flexionnel fonctionnant avec trois cas syncrétiques : cas direct (nominatif + accusatif), cas oblique (génitif + datif) et vocatif. Ces cas se distinguent principalement si le nom est marqué par l'article défini. Dans le cas contraire, ils ont tendance à être confondus.
D'autres points méritent d'être signalés : tout d'abord, encore à l'exlusion du roumain, les trois genres, masculin, féminin et neutre, sont réduits à deux par l'élimination du neutre ; ainsi, le mot latin folia, nominatif / accusatif neutre pluriel de folium, « feuille », est réinterprété comme un féminin : c'est le cas, par exemple, en français, où il devient feuille, mais aussi en castillan, sous la forme hoja, en italien foglia, romanche föglia, wallon fouye, portugais folha, catalan fulla, etc., tous mots féminins. De plus, les langues romanes ont développé un système d'articles définis, inconnus du latin classique. Ainsi, en français, le et la proviennent respectivement des pronoms / adjectifs démonstratifs ille et illa ; de même en castillan pour el et la (plus un neutre lo < illud), en italien pour il et la (ainsi que lo, neutre, < illud), etc. Le roumain se distingue en étant la seule langue romane dans laquelle l'article est enclitique : om, « un homme », om-ul, « l'homme ». Les articles indéfinis, pour leur part, proviennent simplement du numéral unus, una (et unum au neutre), qui, en latin, auraient pu servir à cet usage.
Enfin, le système de l'adjectif est revu : alors que les degrés d'intensité étaient marqués par des suffixes, les langues romanes ne se servent plus que d'un adverbe devant l'adjectif simple, soit magis (devenant más en castillan, mai en occitan et en roumain, mais en portugais, més en catalan, etc.) soit plus (più en italien, plus en français, pus en wallon, plu en romanche, etc.) : ainsi, pour dire plus grand (comparatif de supériorité) en latin classique, grandior suffisait ; il faut en castillan más grande, en italien più grande, etc. De même, le superlatif le plus grand se disait grandissimus en classique, mais el más grande et il più grande dans ces mêmes deux langues.
Système verbal
En outre, les conjugaisons sont profondément modifiées, notamment par la création de temps composés : ainsi notre j'ai chanté, castillan he cantado ou encore catalan he cantat, viennent d'un habeo cantatu(m) vulgaire, qui n'existe pas en classique. L'utilisation de verbes auxiliaires, être et avoir, est notable : le latin utilisait déjà, d'une manière différente, être dans sa conjugaison, mais pas d'une manière aussi systématique que dans les langues romanes, qui ont généralisé leur emploi afin de créer un jeu complet de formes composées répondant aux formes simples. Généralement, les formes composées marquent l'aspect accompli
Un mode nouveau apparaît, le conditionnel (attesté pour la première fois dans une langue romane dans la Séquence de sainte Eulalie), construit à partir de l'infinitif (parfois modifié) suivi des désinences d'imparfait : vivr(e) + -ais donne vivrais en français, et, mutatis mutandis , viviría en castillan, viuria en catalan. Certaines modifications du radical sont à noter : devoir + ais > devrais et non *devoirais, ou bien haber + ía > habría et non *habería. De la même manière, le futur classique est abandonné au profit d'une formation comparable à celle du conditionnel, c'est-à-dire l'infinitif suivi du verbe avoir (ou précédé en sarde) : ainsi cantare habeo (« j'ai à chanter ») donne chanterai, castillan cantaré, catalan cantaré, etc.
Le passif est évacué au profit du système composé qui préexistait en latin (cantatur, « il est chanté », classique devient le vulgaire est cantatus, qui, en classique signifiait « il a été chanté »). Enfin, certaines conjugaisons irrégulières (comme celle de volle, « vouloir ») sont rectifiées (mais restent souvent irrégulières dans les langues romanes) et les verbes déponents cessent d'être utilisés.
Certains termes latin ont entièrement disparu et ont été remplacés par leur équivalement populaire ; c'est le cas de celui pour « cheval », equus en classique mais caballus (« canasson » ; le mot est peut-être d'origine gauloise) en vulgaire, que l'on retrouve dans toutes les langues romanes : caballo en castillan, cavall en catalan, cheval en français, cal en roumain, cavallo en italien, dj'vå en wallon, chavagl en romanche, etc.
D'autre part, si certains termes classiques ont disparu, ils n'ont pas forcément été remplacés par le même mot vulgaire : le terme soutenu pour « parler » est loqui en classique, remplacé par :
Le lexique du latin vulgaire
Le latin vulgaire et le latin classique ne diffèrent pas seulement par des aspects phonologiques et phonétiques, mais aussi par le lexique ; les langues romanes, en effet, n'utilisent que dans des proportions variables le vocabulaire classique. Souvent, des termes populaires ont été retenus, évinçant ceux propres à la langue plus soutenue.
Enfin, certaines langues romanes continuent d'utiliser la forme classique, tandis que d'autres, que l'on dit moins « conservatrices », se servent d'une forme vulgaire ; l'exemple que l'on donne traditionnellement est celui du verbe « manger »
S'est greffée à ces deux données la présence de substrats: langues parlées initialement dans une zone et recouvertes par une autre, ne laissant que des traces éparses, tant lexicales ou grammaticales que phonologiques, dans la langue d'arrivée. Ainsi, le substrat gaulois en français lui laisse quelque cent quatre-vingts mots comme braies, char ou bec, et serait à l'origine du passage du /u/ (de loup) latin à /y/ (de lune). Bien entendu, l'influence du gaulois ne s'est pas limitée à la France : le portugais ou les dialectes de l'Italie du Nord, par exemple, en possèdent quelques termes. De même le basque pour les langues ibérico-romanes (où le mot pour gauche, soit sinistra en latin classique, est remplacé par des dérivés du basque ezker, soient izquierda en castillan et esquerdo en portugais), ou encore l'étrusque pour le dialecte italien de Toscane, qui lui devrait sa gorgia toscana, c'est-à-dire la prononciation des /k/ comme des /h/ (anglais home) ou des /χ/ (allemand Bach). Il faut noter que cette influence de l'étrusque sur le toscan est de nos jours considérée comme un mythe sans fondements réels.
Enfin, les superstrats ont aussi joué un rôle prépondérant dans la différenciation des langues romanes : ce sont les langues de peuples s'étant installés dans un territoire sans réussir à imposer leur langue. Celle-ci a cependant laissé des traces importantes. Le superstrat francique (donc germanique) en France est important ; le vocabulaire médiéval en est émaillé, surtout dans le domaine de la guerre et de la vie rurale (ainsi heaume, adouber, flèche, hache, etc., mais aussi framboise, blé, saule, etc., ou encore garder et, plus surprenant, trop), et le français actuel compte plusieurs centaines de mots ainsi hérités du francique. C'est un superstrat arabe que l'on remarque le plus en castillan : plus de quatre mille termes, parmi lesquels des toponymes et des composés, viennent de cette langue. Le trait le plus remarquable est le maintien quasi systématique de l'article arabe dans le mot, alors que les autres langues romanes ayant aussi emprunté le même terme s'en sont souvent débarrassées : ainsi algodón (contre français coton), de l'arabe أَلْقُطْن, ʾal-quṭn, algarroba (français caroube), de al-harūbah ou encore aduana (français douane), de أَلدِّيوَان, ʾad-dīwān (qui donne aussi divan). Enfin, dernier superstrat remarquable, le slave, dont l'influence en roumain est notable. Le roumain devrait aux langues slaves alentour son vocatif, quelques termes du lexique ainsi que des processus de palatalisation différents de ceux des autres langues romanes.
L'influence des langues romanes les unes sur les autres, d'autre part, est considérable.
L'on peut donner ici les résultats d'une étude menée par M. Pei en 1949, qui a comparé le degré d'évolution de diverses langues par rapport à leur langue-mère ; pour les langues romanes les plus importantes, si l'on ne considère que les voyelles toniques, l'on obtient, par rapport au latin, les coefficients d'évolution suivants :
Diffusion mondiale des langues romanes
Du fait de la colonisation, l'aire géographique des locuteurs de langues romanes s'étend largement au delà de l'Europe. Les plus largement diffusées sont l'espagnol (Mexique, Amérique centrale et Amérique du Sud, Philippines, etc.), le portugais (Brésil, Angola, Mozambique, etc.) et le français (Canada, Afrique, etc.).
L'espagnol et le français sont parmi les langues officielles de l'ONU.