Lettre à Démophile

Lettre de Denys l'Aréopagite à Démophile, serviteur, sur le devoir de ne pas se mêler des affaires des autres et de pratiquer la bonté.

Table of contents
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Les livres historiques des Juifs attestent, généreux Démophile, que Moïse, ce saint homme, mérita par sa grande bonté que Dieu se manifestât à ses yeux (cf. Nomb 12,3)). Et s'il arrive parfois qu'ils le décrivent comme privé de la vue de Dieu, c'est qu'avant de perdre Dieu il avait perdu d'abord sa bonté. Ces livres portent, en effet, que, dès qu'il résista arrogamment aux desseins divins, le Seigneur s'irrita contre lui (cf. Ex 4,4). Mais chaque fois qu'ils montrent comment la Justice divine le jugea digne de ses faveurs, c'est qu'ils ont célébré d'abord la manière dont il imitait la bonté divine, car, disent-ils, il était doux et c'est pourquoi ils l'appellent serviteur de Dieu et ils le disent plus digne qu'aucun autre prophète d'accéder à la vision divine (cf. Nomb 12,7).

Lorsque des impudents lui contestèrent, ainsi qu'à Aaron, la primauté du sacerdoce et du pouvoir politique, il fit taire tout amour-propre et toute ambition et offrit de s'en remettre au jugement de Dieu pour le choix d'un nouveau chef (Ibid. 16,16). Quand ces mêmes hommes, ayant ourdi contre lui une conspiration, lui reprochèrent ce qu'il avait fait jusqu'alors et le menacèrent lorsque peu s'en fallut qu'ils en vinssent à la violence : cet homme doux invoqua le secours du Dieu bon, et il se défendit avec une douceur excessive d'être responsable des maux qui advenaient à son peuple. Car il savait bien que celui qui vit dans l'intimité divine doit se modeler autant qu'il le peut à l’imitation du Dieu bon et que sa conscience doit rester pure de toute oeuvre qui ne serait pas accomplie par amour du bien.

Pourquoi David, père de Dieu, fut-il aimé de Dieu ? Parce qu'il fut bon, et même bon avec ses ennemis : «J'ai trouvé, dit Celui qui aime le bien et dont c'est trop peu dire que de l'appeler bon, un homme selon mon coeur» (Ps 88,8) Au reste une loi excellente avait prescrit qu'on prit soin même des bêtes de somme de son ennemi (cf. Ex 23,5-6). Et Job fut justifié parce qu'il demeura exempt de toute méchanceté (cf. 42,10). Et Joseph n'exerça aucune vengeance contre ses frères qui l'avaient trahi (cf. Gen 50,21). Et Abel suivit en toute simplicité et sans méfiance le frère qui allait le tuer (Gen 4,8). La théologie célèbre tous ces hommes bons qui ne méditent ni n'accomplissent aucun mal, dont la bonté résiste aux méchancetés d'autrui, qui demeurent dans la conformité divine, qui font du bien aux méchants, qui répandent sur eux la plénitude de leur bonté et qui les convient avec douceur à les imiter.

Mais, levons les yeux vers les cimes et, non, contents de célébrer la douceur des hommes saints ou la bonté de ces anges, amis des hommes qui implorent en leur faveur le Dieu bon, qui punissent les immondes et malfaisantes légions, qui gémissent sur le sort des méchants, qui se réjouissent d'assister au salut de ceux qui reviennent au bien et dont toutes les autres oeuvres charitables nous sont rapportées par les théologiens, recevons en paix le rayon bienfaisant du Christ qui est le Bien absolu et qui transcende tout bien, et que sa Lumière nous élève jusqu’aux divines Opérations de sa Bonté. N’est-ce lui, en effet qui, dans cette bonté indicible et qui dépasse toute intelligence, donne l'existence aux êtres ? N’est-ce pas lui qui, ayant tout créé, veut que toute créature vive aussi proche de lui et qu'elle participe à sa communion autant qu'il est possible à chacune d’y participer? Quoi encore? N'est-il pas vrai qu’il s'approche amoureusement de ceux qui se détournent de lui, qu'il lutte avec eux, qu'il les conjure de ne pas mépriser son amour, que, s'ils font les dégoûtés et restent sourds à ses appels, il devient lui-même leur avocat ? Mieux encore, il leur promet d'avoir soin d'eux, et lorsqu'ils sont encore loin de lui, il suffit qu'ils approchent pour qu'il coure au devant d'eux pour qu'il les rencontre et que dans un embrassement, où il se donne tout entier à eux tout entiers, ils les accueille par un baiser de paix. Au lieu de récriminer sur le passé, maintenant qu'ils sont revenus, il répand sur eux son amour charitable, il convoque ses amis, c'est-à-dire ceux qui sont bons, pour que le rassemblement soit complet de ceux qui vivent dans l'allégresse.

De tels exemples sont un reproche pour Démophile, et avec lui pour tous les adversaires de la bonté; ils l’instruisent dans le bien et l’aident pour devenir meilleur. Ne fallait-il pas, lui disent-il, que le Dieu bon se réjouit du salut de ceux qui étaient perdus, de la résurrection de ceux qui étaient morts ? Oui, certes, il prend sur ses épaules celui qui est à peine revenu de ses égarements, il invite les bons anges à partager sa joie, il est généreux envers les ingrats, «il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons» (Mt 5,45) et pour ceux-mêmes qui le fuient il va jusqu'à donner sa vie.

Toi, au contraire, ta lettre l'indique clairement, alors que cet homme, que tu traites d'impie et de pécheur, s'était jeté devant toi aux pieds du sacrificateur, tu as pris sur toi, je ne sais comment, de le repousser. Il te suppliait, affirmant qu'il n'était pas venu dans une autre intention que de chercher un remède à son mal. Mais toi, au lieu de frémir, tu as impudemment couvert de boue le bon sacrificateur qui avait pris en pitié le pénitent, qui avait justifié l'impie. Tu lui as dit enfin : Va-t-en avec tes semblables. Tu as pénétré alors de façon sacrilège jusqu'au sanctuaire même, tu t’es emparé du Saint des saints et tu m’écris que tu as ainsi sauvé providentiellement les mystères sacrés au moment où ils allaient être détruits et que c'est toi qui les as conservés à l'abri de toute souillure. En vérité écoute ce que nous te disons : Il n'est pas permis sans sacrilège qu'un sacrificateur ait des comptes à rendre ni, aux ministres tes supérieurs, ni aux serviteurs tes pairs, parût-il, traiter de façon impie les réalités divines, fût-il même convaincu d'avoir violé quelque autre interdit.

Si le désordre, en effet, et la confusion violent les définitions et les lois les plus divines, il n'est aucune raison qui autorise, fût-ce en faveur de Dieu, à verser l'ordre que Dieu a institué. Car Dieu ne s’est pas divisé contre lui-même; sans cela comment son Royaume subsisterait-il ? (cf. Mt 12,25). Et s'il est vrai. qu'au témoignage de l'Écriture c'est à Dieu qu'appartient tout jugement, s'il est vrai, d'autre part, que les sacrificateurs sont, après les grands prêtres, les messagers et les interprètes des jugements divins, c'est à eux qu'il appartient de t'initier aux enseignements divins, à la mesure de les forces, par l'entremise des ministres, et quand l'occasion s’en présentera, car ils t'ont conféré eux-mêmes, ta dignité de serviteur. N'est-ce point d'ailleurs ce que t'enseignent de façon criante les symboles sacrés ? On n'écarte pas, en effet, tous les assistants du Saint des saints mais l'ordre de ceux qui consacrent les sacrificateurs s'en approche davantage; ensuite vient le rang des sacrificateurs, suivi des ministres. Quant aux serviteurs, on leur a assigné comme lieu propre les portes du sanctuaire. C'est là qu'ils sont initiés et qu'ils se tiennent, non à titre de, gardiens, mais pour que chacun soit à sa place, et qu'ils aient conscience d'être plus proches du peuple et de ne pas appartenir à la hiérarchie sacerdotale.

Si Celui qui est le saint principe de tout ordre les a saintement admis à participer aux réalités divines, il est clair pourtant que c'est à d'autres, plus familiers avec ces réalités, qu'il a confié le soin de les distribuer. Ces derniers, en effet, dont la présence auprès de l'autel des divins sacrifices est symbolique [de leur dignité], voient et entendent clairement les mystères divins qui se révèlent à eux. Descendant dans leur bonté jusqu'à ceux qui restent à l'extérieur des divines tentures, ils révèlent, selon leurs mérites, et aux serviteurs et au peuple saint et aux ordres des purifiés ces mystères sacrés qui étaient restés à l'abri de toute souillure jusqu'à cette irruption tyrannique qui a forcé malgré lui le Saint des saints a subir tes injures.

Tu prétends bien que tu conserves les saints mystères et que tu veilles sur eux, mais en vérité tu ne sais rien, tu n'as rien appris, tu ne possèdes rien des secrets qui appartiennent aux sacrificateurs, au point que tu ignores jusqu'à la vérité qu'enseigne l'Écriture, toi qui pour la perdition de tes auditeurs en fais chaque jour l'objet de tes logomachies.

Si un homme mettait la main sur une charge de gouverneur sans en avoir reçu mission du roi, on aurait raison de le punir. Si, pendant que l'archonte prononce à l'égard d'un justiciable quelconque soit un acquittement soit une condamnation, un de ses subordonnés, assistant au jugement, avait l'audace, je ne dis pas même (comme tu as fait pour le sacrificateur) de le couvrir de boue, mais simplement de revenir sur son jugement, ne semblerait-il pas le déposséder ainsi de sa fonction de commandement ? Or c'est bien là, homme, l'insolence que tu manifestes contre un homme bienveillant et doux et contre les constitutions hiérarchiques auxquelles il est soumis.

Il faudrait en dire autant chaque fois que quelqu'un excède sa dignité propre, même s'il paraît agir de façon convenable, car un tel abus n'est permis à personne. Qu'y avait-il, en effet, d'inconvenant à ce qu'Ozias brûlât l'encens en l'honneur de Dieu (cf. 2 Par 26,16), à ce que Saül sacrifiât (1 Roi 13,9), à ce que les démons tyranniques confessassent en toute vérité la divinité de Jésus ? (cf. Mc 3,12) 0r la théologie n'en excommunie pas moins quiconque usurpe une fonction étrangère. [Elle enseigne] que chacun doit rester dans les limites ordonnées de sa fonction, que seul, le chef des sacrificateurs a le droit de pénétrer dans le Saint des, saints, et encore une fois l'an seulement, et avec toute la pureté que la loi exige du grand prêtre. Les sacrificateurs demeurent autour du sanctuaire et les lévites «ne doivent pas toucher au sanctuaire sous peine de mort» (Nom 4,20). C'est pourquoi le Seigneur s’irrita dans son coeur contre la témérité d'Ozias et il donna la lèpre à Marie qui s'était mêlée de régenter le législateur. Les démons maltraitèrent les fils de Scéva et l'Écriture dit [de ces usurpateurs] : «Je ne les ai pas envoyés et ils ont couru. Je ne leur ai point parlé et ils ont prophétisé» (Jer 23,21), et encore : «Quand un impie immole pour moi un veau, c'est comme s'il tuait un chien.» (Is 66,3).

Bref, la parfaite Justice de Dieu rejette ceux qui violent la loi. S'ils disent - «C'est en ton nom que nous avons accompli tant d’oeuvres puissantes», elle répond : «Je ne vous connais pas, allez-vous-en d’ici, vous tous qui opérez contre la loi.» (Mt 7,22-23). C'est donc un sacrilège, selon la parole de la sainte Écriture, que d'accomplir indignement - fût-ce une oeuvre de justice. Il faut que chacun rentre en soi-même et que, sans songer à des tâches plus hautes et plus profondes, il limite ses desseins aux fonctions qui lui ont été assignées, à la mesure de ses mérites.

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Mais quoi donc, diras-tu, ne faut-il pas qu'ils rendent compte de leurs fautes, les sacrificateurs impies, ceux qui sont convaincus d'avoir accompli quelque autre inconvenance ? Faudra-t-il que «ceux qui se glorifient dans la Loi» aient seuls le droit de «déshonorer Dieu en violant la Loi» ? (Rom 2,23). En ce cas, comment les sacrificateurs peuvent-ils être les interprètes de Dieu ? Comment peuvent-ils enseigner au peuple des vertus divines dont ils ignorent eux-mêmes la puissance ? S'ils vivent dans les ténèbres, comment éclaireront-ils les autres ? Comment transmettront-ils l'Esprit saint, s'ils n'ont point manifesté par leur manière de vivre et en toute vérité leur foi dans l'Esprit saint ?

Voici ce que je répondrai à tes questions, car je n'ai aucune haine contre Démophile et je ne veux point t'abandonner aux prestiges de Satan. Chacun des ordres qui vivent auprès de Dica est plus conforme à Dieu que celui qui vit plus loin de lui. Or, ceux qui sont plus proches de la vraie Lumière sont tout ensemble plus capables de recevoir l'illumination et plus capables de la transmettre. Ne va pas imaginer qu'il s'agisse de proximité spatiale; j'entends par proximité la plus grande aptitude à recevoir les dons de Dieu. Si donc l'ordre des sacrificateurs est [dans notre hiérarchie] le plus apte à transmettre l'illumination, celui qui n'illumine point se trouve par là même entièrement exclu de l'ordre sacerdotal et de la puissance propre au sacerdoce; à plus forte raison celui qui ne reçoit aucune part de l'illumination.

Il me semble donc bien, insolent, celui, qui, ainsi démuni, se mêle des fonctions sacrées, celui qui, sans honte ni pudeur, fait indignement violence aux saints mystères; qui s'imagine que Dieu ignore les secrets de sa conscience; qui pense pouvoir tromper Celui qu'il appelle faussement son Père; qui ose emprunter la forme du Christ pour prononcer sur les symboles divins, je n'ose pas dire des prières consécratoires, mais bien d'impurs blasphèmes. Non, un tel homme n'est pas un sacrificateur, mais un ennemi, un fourbe, quelqu'un qui se fait illusion à soi-même, un loup armé d'une peau de brebis pour s'attaquer au peuple de Dieu.

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Seulement, ce n'est pas à Démophile qu'il est permis sans sacrilège d'exiger des comptes de tels pécheurs. Car si la théologie prescrit à juste titre de rendre justice (et c'est bien rendre justice que vouloir traiter chacun selon ses mérites), faut que cette justice soit toujours parfaitement rendue, c'est-à-dire en tenant compte de la dignité et rang de chaque justiciable. Il est juste, par conséquent que les anges eux-mêmes reçoivent le lot et l'assignation qui correspondent à leur dignité, mais ce n'est point à nous, Démophile, de les leur octroyer. Car leur rôle est de servir d'intermédiaires pour nous transmettre les décisions divines, comme leurs anges supérieurs les leur ont transmises.

Bref c'est toujours par l'entremise, des êtres du premier ordre que ceux du second ordre reçoivent la part que leur réserve, selon leur dignité, la providence harmonieuse et infiniment juste qui règne sur tout être. C'est à eux par conséquent, que Dieu même a préposés au gouvernement des autres, qu'il appartient de juger selon leur dignité ceux qu'ils ont reçu mission de diriger et qui sont leurs subordonnés. Que Démophile ainsi, pour sa part, ordonne en lui-même, selon leur dignité, la raison, la colère et la convoitise, qu'il s'abstienne de violer l'ordre de ses propres facultés, mais qu'en lui la raison supérieure, en vertu de sa supériorité, commande aux facultés inférieures. Car, s'il nous advient de voir sur la place publique un maître, un vieillard, un père outragés, attaqués et frappés par un esclave, par un jeune homme, par un fils, nous considérons comme impie de ne pas courir au secours de ceux qui ont plus de dignité, quelqu'injustice qu'ils aient pu commettre eux-mêmes d'abord. Comment donc ne pas rougir de laisser la raison injustement maltraitée par la colère et par la convoitise, d'accepter qu'elle perde l’empire que Dieu lui octroie de fomenter ainsi en nous-mêmes de façon impie et injuste le trouble, la sédition et le désordre ? C'est pourquoi le bienheureux qui fut chargé par Dieu d'ordonner nos saintes institutions juge indigne d'administrer l'ÉgIise de Dieu quiconque n'a pas mis d'abord en ordre sa propre maison. Car celui qui s'est ordonné lui-même pourra ordonner autrui; celui qui a ordonné autrui pourra ordonner une maison; celui qui a ordonné une maison pourra ordonner une cité; celui qui a ordonné une cité pourra ordonner une nation. Bref, selon la parole de l'Écriture, «celui qui est fidèle dans les petites choses sera aussi fidèle dans les grandes. Infidèle dans les petites, il sera infidèle dans les grandes.» (Lc 16,10).

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Pour toi, commence donc par mettre à leur place, selon leur dignité, convoitise, colère et raison, personnellement accepte le rang que t'assignent les ministres de Dieu. Qu'eux-mêmes se soumettent aux sacrificateurs; les sacrificateurs aux grands prêtres; les grands prêtres aux apôtres et à leurs successeurs. Et s'il advient que l'un de ceux-là s'écarte de ses devoirs, ce sont ses pairs qui saintement le reprendront. Ainsi les ordres ne se confondront point, mais chacun restera dans les limites de son ordre et de sa fonction sacrée.

Telles sont nos instructions et voilà ce que tu dois savoir et accomplir. Quant à ta conduite inhumaine envers l'homme que tu qualifies d'impie et de criminel, je ne sais comment pleurer sur la perdition de celui que j'aime. De qui crois-tu donc que nous t'ayons institué le serviteur ? Si ce n'est point du Dieu bon, il faut alors que tu nous sois totalement étranger ainsi qu'à notre service. En ce cas cherche-toi un autre Dieu, un autre sacerdoce : à leur contact, au lieu de t'initier saintement, tu deviendras une bête sauvage et le cruel ministre d'une inhumanité qui t'est chère. Est-ce donc de nous-mêmes que nous nous sommes élevés à la plus sainte perfection ? N'avons-nous pas besoin pour nous de cet amour que Dieu manifeste à l'égard des hommes ? Sinon, comme le dit, l'Écriture, n'est-ce pas à un double péché que nous succombons à la façon des impies, n'ignorant pas seulement quel Dieu nous outrageons, mais encore tirant, de nous-mêmes notre propre justification et croyant voir alors ce que nous ne voyons pas ?

Devant un tel spectacle le ciel s'est étonné; pour ma part j'ai frémi et je n'en croyais pas mon propre témoignage. Si je n'étais-pas tombé sur cette lettre, que jamais je n'aurais dû lire, quand bien même d'autres témoins eussent tenté de me persuader de ta faute, jamais je n'aurais cru que Démophile eût pu méconnaître l'universelle bonté de Dieu et son amour pour l'homme ni oublier de quelle miséricorde il a besoin lui-même pour obtenir son propre salut; davantage encore, qu'il prétendît interdire aux sacrificateurs de tolérer dans leur bonté les ignorances populaires, pleinement conscients comme ils le sont de leurs propres faiblesses. Le théarchique Initiateur a usé d'une autre méthode. «Séparé des pécheurs», comme dit l'Écriture (Heb 7,26), il n'en assigne pas moins comme preuve de leur, amour charitable à son égard l'extrême vigilance du berger qui «paît ses agneaux.» (Jn 21,15). Il traite de «mauvais serviteur» (Mt 18,32) celui qui ne remet pas sa dette à son compagnon et qui refuse de faire participer autrui, fût-ce partiellement, aux immenses bontés dont il fut le bénéficiaire. [Jésus] déclare juste que cet homme subisse à son tour le sort même qu'il a réservé [à son compagnon]. C'est à quoi il nous faut prendre garde, moi-même autant que Démophile.

Pour ceux-mêmes qui furent impies avec lui, [Jésus] pendant sa Passion, implore le pardon du Père, mais il blâme ses disciples qui croyaient bon de punir impitoyablement l'hypocrisie de ses persécuteurs samaritains. Or ce que tu as l'audace de répéter cent mille fois dans ta lettre, c'est que tu n'as pas recherché ta vengeance personnelle, mais celle de Dieu. Dis-moi, vraiment, est-ce par le mal qu’on venge Celui qui est le Bien même ?

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Allons donc, «nous n'avons pas un chef des sacrificateurs qui soit incapable de compatir à nos faiblesses» (Heb 4,15), mais il ignore au contraire toute méchanceté et il a pitié de nous. «Il ne contestera ni ne criera» (Mt 12,19), car «Il est doux» (Mt 11,29) et «c'est lui qui est la victime de propitiation pour nos péchés» (1 Jn 2,2). Aussi ne saurions-nous tolérer des emportements [comme les tiens] qui ne témoignent pas d'un véritable zèle, dusses-tu invoquer dix mille fois les exemples de Phinées et d'Élie. Quand ceux des disciples qui n'avaient aucune part à l'esprit de douceur et de bonté invoquèrent ces précédents, Jésus ne fut point convaincu. C'est ainsi que notre divin maître instruit avec bienveillance ceux qui s'opposent à l'enseignement divin, car il faut instruire les ignorants, non les punir; on ne frappe pas un aveugle, on le prend par la main pour le conduire.

Toi, au contraire, en le souffletant tu as rebuté cet homme qui commençait à lever les yeux vers la lumière et, comme il s'avançait vers toi plein de bonté, tu as eu l'audace (comment n'en pas frémir ?) de le repousser, alors que le Christ, parce qu'il est bon, va chercher celui qui erre sur la montagne, le rappelle lorsqu'il s'enfuit, et, à peine l'a-t-il rencontré, le prend sur ses épaules. Je t'en conjure, ne nourrissons point contre nous-mêmes de si mauvais desseins, ne tournons point le glaive contre notre propre coeur. Car si l'on commence soit à commettre l'injustice à l'égard d'autrui, soit à pratiquer le bien, n'eût-on point réalisé pleinement ce qu'on a voulu. Il reste qu'on a pris ainsi l'habitude, soit de la malice soit de la bonté, et qu’on possédera, dorénavant la plénitude ou des vertus divines ou des passions animales. Selon le choix que nous ferons, ou bien nous marcherons comme leurs compagnons, sur les traces des bons anges, et, jouissant là-haut comme ici-bas d'une paix parfaite, libérés de tous maux, nous recevrons en partage éternel le repos d'une pleine béatitude; habitant pour toujours en Dieu, nous connaîtrons alors le plus grand des biens; ou bien nous resterons à la fois en guerre avec Dieu et avec nous-mêmes; ici-bas comme après la mort, nous serons en proie aux cruels démons. ll nous faut donc prendre le plus grand soin de vivre avec le Dieu bon, de ne jamais quitter le Seigneur, de ne pas mériter d'être comptés par la Justice divine au nombre des méchants qui attirent sur eux-mêmes leur juste châtiment. Tel est le péril que je redoute avant tout et c'est pourquoi je prie afin de n'avoir part à aucun mal.

Si tu le veux bien je te rappellerai en outre la vision divine qu'eut un saint homme. N'en souris pas, ce que je vais te raconter est authentique.

6

Alors que j'étais venu un jour en Crète, le saint homme Carpos me reçut chez lui. C'était, entre tous, à cause de la remarquable pureté de son regard, l'être le mieux fait pour la contemplation de Dieu. En effet, il ne commençait jamais les célébrations des saints mystères sans avoir prononcé auparavant les saintes oraisons préparatoires ni sans avoir reçu quelque vision favorable. Il raconta donc avoir été contristé un jour par quelque homme infidèle. Et ce chagrin venait de ce que ce dernier avait détourné de l'Église quelqu'un qui se trouvait encore dans les joyeux jours de la célébration du baptême. Il lui fallait donc prier avec bonté pour l'un et pour l'autre; qu'avec l'aide de Dieu Sauveur il convertisse le premier de son erreur et qu'il puisse vaincre l'autre par ses bienfaits. Il lui fallait ne pas cesser de les avertir pendant toue leur vie et non seulement un jour, afin de les acheminer ainsi à la connaissance de Dieu jusqu'à ce que soient résolues leurs contestations et qu'ils soient contraints, par une juste décision, de revenir de leurs déraisonnables audaces à une saine modération.

Mais voilà que, je ne sais comment, ce qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant, s'insinua en lui une forte animosité et une grande amertume. Il se coucha et s'endormit donc dans cette mauvaise disposition (c'était le soir). Au milieu de la nuit (il avait, en effet, l'habitude de s'éveiller vers cette heure-là pour chanter les louanges de Dieu), il se leva, après de brefs et nombreux temps de sommeil toujours interrompus et dont il n'avait tiré aucun repos.

Bien que demeurant dans ses entretiens familiers avec Dieu, ce n'était pas une sainte tristesse qu'il éprouvait. Il s'indignait, disant qu'il n'était pas juste de laisser vivre des hommes qui refusent de croire en Dieu et qui se détournent de ses droits chemins.

En disant cela, il priait Dieu d'envoyer sa foudre pour mettre fin, une fois pour toutes et sans pitié, à la vie de l'un et de l'autre. Au même moment, d'après son récit, la maison où il se trouvait lui parut soudain traversée de secousses, puis divisée par le milieu en deux parties depuis son toit. Le feu d'une grande lumière - à cet endroit qui lui semblait maintenant complètement découvert - descendait du ciel jusqu'à lui. Il vit alors le ciel s'ouvrir et, à sa voûte, Jésus environné d'une innombrable foule d'anges à figure humaine qui le servaient. Ce qu'il contemplait les yeux levés le plongea dans l'étonnement. Mais abaissant son regard, Carpos affirme avoir vu la terre se fendre en un gouffre béant et ténébreux et devant lui ces hommes qu'il avait maudits, tremblant au bord du gouffre, et misérables, s'y enfonçant peu à peu en glissant.

Du fond de l'abîme, Carpos voit des serpents monter en rampant et onduler autour de leurs pieds : tantôt ces serpents les écorchent, les entortillent et les alourdissent en les entraînant avec eux, tantôt de leurs dents et de leurs queues ils les excitent et les chatouillent, cherchant par tous les moyens à les précipiter dans le gouffre. Au milieu des serpents, il y a aussi des hommes qui les attaquent, les secouent, les poussent, les frappent. Les malheureux semblaient bien près de succomber, en partie malgré eux, en partie volontairement, insensiblement violentés par le mal tout en y consentant.

Carpos me dit s'être réjoui de la vue du spectacle d'en bas, mais, insouciant de celui d'en haut, il était fâché et s'indignait de ce que les deux hommes n'aient pas encore disparu et il se mit lui-même de la partie, mais en vain. Alors, il s'irrita et proféra des menaces. À la fin, levant avec peine son regard, il revit le ciel comme il l'avait vu la première fois, et Jésus, rempli de pitié, se lever de son trône au-dessus des cieux et descendre jusqu'à eux en leur tendant une main secourable, tandis que les anges l'assistaient, et retenaient ces deux hommes de chaque côté. Alors Jésus dit à Carpos : «De ta main déjà tendue frappe-moi maintenant, car je suis prêt encore à souffrir pour sauver les hommes, et plus volontiers encore pour que d'autres ne pèchent plus. Du reste, considère toi-même s'il te convient de rester dans le gouffre avec les serpents plutôt que de vivre avec Dieu et ses bons anges amis des hommes.» Tel est le récit que j'ai entendu et auquel j'ajoute foi.



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