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Mais il faut les en dépouiller et les considérer dans leur nudité pure. En les contemplant de la sorte, nous pourrons vénérer cette Source de vie qui s'épanche en soi-même et qui demeure en soi-même, cette Puissance unique, simple, qui se meut et agit spontanément, qui ne sort pas de soi-même, mais qui constitue en soi la connaissance de toutes les connaissances, car elle ne cesse jamais de se contempler elle-même. Aussi bien avons-nous jugé nécessaire de t'exposer, pour toi et pour d'autres, dans la mesure de nos forces, toute la variété des symboles sacrés par lesquels l'Écriture représente Dieu. Car si on les considère du dehors, ils paraissent remplis d'une incroyable et fantasmagorique monstruosité.
En ce qui concerne, par exemple, la génération suressentielle de Dieu, les Écritures nous représentent le ventre de Dieu engendrant Dieu de façon corporelle (cf. Ps 109,3) et le Verbe même sortant comme un souffle d’air d'une poitrine humaine (cf. Ps 44,1). Elles nous décrivent l'Esprit comme expiré par la bouche (cf. Ps 32,6). Elles parlent du sein divin qui engendre le Fils de Dieu, nous le représentant sous forme corporelle par des images physiques. Elles usent d'images telles que celles d'arbres, de bourgeons, de fleurs, de racines, ou encore de fontaines d'eaux jaillissantes, de sources lumineuses aux éclatants rayonnements, et toutes ces autres allégories par lesquelles l'Écriture révèle les mystères du Dieu suressentiel.
En ce qui concerne les Providences intelligibles de Dieu, ses dons, ses apparitions, ses puissances, ses propriétés, ses repos, ses demeures, ses procès, ses distinctions, ses unions, on les représente par une variété de figures, soit anthromorphiques, soit animales (qu'il s'agisse de bêtes sauvages ou domestiques), soit végétales, soit minérales. On revêt Dieu d'ornements féminins ou d'équipements barbares. On lui attribue, comme à un artisan, les attributs du potier ou du fondeur. On le place sur des chevaux, sur des chars, sur des trônes. On organise pour lui des festins agrémentés de raffinements culinaires. On le présente en train de boire, de se griser, de s'endormir, de se conduire comme un vulgaire ivrogne.
Faut-il encore énumérer les colères qu'on lui prête, les douleurs, les serments de toutes sortes, les repentirs, les malédictions, les ressentiments, les sophismes multiples et équivoques dont il use dans l'Écriture pour éluder ses promesses, la guerre des géants que rapporte la Genèse, au cours de laquelle il est dit que Dieu eut peur de ces hommes puissants qu'il dut ruser avec eux, bien qu'ils eussent construit leur tour non pour faire tort à autrui, mais pour leur propre salut; le conseil tenu dans le ciel pour tromper et décevoir Achab(cf. 1 Roi 22,19); la multiplicité des passions matérielles que rapportent les Cantiques et qui conviendraient à des courtisanes, et ainsi de suite pour toutes ces saintes allégories dont on a eu l'audace d'user pour représenter Dieu, en projetant au dehors et en multipliant les apparences visibles du mystère, en divisant l'unique et l'incomposé, en figurant sous des formes multiples ce qui n'a ni forme ni figure, en sorte que celui qui pourrait voir la beauté cachée à l'intérieur [de ces allégories] les trouverait toutes mystiques, conformes à Dieu et pleines d'une grande lumière théologique ?
N'allons pas croire, en effet, que les apparences allégoriques se suffisent pleinement à elles-mêmes. Elles sont au vrai les boucliers qui garantissent cette science inaccessible, que la foule ne doit point contempler, afin que les plus saints mystères ne s'offrent pas aisément aux profanes et qu'ils ne se dévoilent qu'aux véritables amis de la sainteté, parce que seuls ils savent dégager les symboles sacrés de toute imagerie puérile, parce qu'ils sont seuls capables de pénétrer par la simplicité de leur intelligence et par le pouvoir propre de leurs puissances contemplatives jusqu'à la vérité simple, merveilleuse et transcendante des symboles.
Il faut considérer d'ailleurs que les théologiens livrent leur savoir selon un double mode : indicible et mystique d'une part, évident d'autre part et plus facilement connaissable. Le premier mode est symbolique et suppose une initiation; l'autre est philosophique et s'opère par voie de démonstration. Ajoutons que l'inexprimable s'entrecroise avec l'exprimable. Celui-là persuade et contient en lui-même la vertu de ses dires; celui-ci opère et, par des initiations qui ne s'enseignent point, situe les âmes en Dieu. C'est pourquoi, pour nous initier aux plus saints
mystères, les initiateurs de notre Testament, tout aussi bien que ceux de la tradition mosaïque, n'ont pas hésité à user de symboles convenables à Dieu. Nous voyons également les très saints anges user d'énigmes pour promouvoir les mystères divins, et Jésus lui-même enseigner la science de Dieu sous forme de parabole, nous transmettant le mystère de son opération divine sous la figure d'une Cène. Car il convenait non seulement que le Saint des saints fût préservé des souillures de la foule, mais encore que la vie humaine, qui est dans sa substance même tout ensemble indivisible et divisible, reçût, selon le mode qui lui convient, les illuminations du savoir divin. Ainsi la partie impassible de l'âme est destinée aux spectacles simples et intérieurs des images qui ont la forme divine, tandis que la partie passionnelle de cette même âme tout ensemble se guérit comme il sied à sa nature et s'élève vers les réalités les plus divines à travers les figurations bien combinées des symboles allégoriques, car de tels voiles lui conviennent proprement, comme le prouve l'exemple de ceux qui, ayant entendu l'enseignement théologique de façon claire et sans voiles, se forgent pour eux-mêmes quelque figure qui les aide à comprendre l'enseignement théologique qu'ils ont entendu.
Mais, pour ne pas allonger cette lettre outre mesure, passons à l'examen de la question que tu nous as soumise. Ce que nous disons, c'est que toute nourriture parfait celui qu'elle nourrit, qu'elle complète ce qu'il a d'inachevé et d'insuffisant, qu'elle remédie à sa faiblesse, qu'elle veille sur sa vie, qu'elle le fait refleurir et revivre, qu'elle rend sa vie agréable, bref qu'elle dissipe le chagrin et l'imperfection pour introduire en lui la joie et la perfection.
C'est ainsi une nourriture de deux sortes qu'apprête la divine Sagesse; l'une est solide et stable, l'autre liquide et fluide. Et c'est dans un cratère qu'elle prépare les bontés providentielles. Ce cratère, en effet, parce qu'il est circulaire et largement ouvert, doit symboliser cette Providence qui ne commence ni ne finit, qui tout ensemble se déploie sur toutes choses et les enveloppe toutes. Mais bien qu'elle s'étende partout progressivement, elle demeure en soi et conserve son immuable identité. Elle persévère dans sa totale et indéfectible subsistance comme le cratère demeure lui-même stable et ferme.
On dit aussi que la Sagesse s'est construit une maison et que c'est là qu'elle a préparé les aliments solides et les boissons, ainsi que le cratère lui-même, afin que quiconque interprète de façon divine les mystères divins apprenne clairement que la Cause universelle de toute existence et de toute perfection est également une parfaite Providence, qu'elle descend progressivement sur toutes choses, qu'elle naÎt partout, qu'elle contient tout, qu'en même temps, en raison de sa transcendante identité, elle n'est rien en rien, mais bien séparée de tout, demeurant elle-même identiquement et éternellement en soi, ne subissant d'aucune manière aucune modification, ne sortant jamais de soi ni ne quittant sa propre demeure et son siège immobile, car c'est là qu'elle exerce dans sa bonté la plénitude de ses opérations providentielles, et c'est de là qu'elle descend progressivement sur toutes choses, sans cesser de demeurer en elle-même, tout ensemble stable et mobile, et pourtant échappant à la fois au repos et au mouvement, ce qui revient à dire qu'elle possède tout ensemble normalement et merveilleusement le pouvoir d'exercer sa Providence tout en demeurant stable dans l'exercice même de sa Providence.
La nourriture solide signifie, je crois, la parfaite identité d'un pouvoir intellectif permanent, grâce à quoi, en vertu d'un mode de connaissance stable, puissant, unique et indivisible, les mystères divins se laissent participer par ces sens intellectuels auxquels le très divin Paul, l'ayant reçue de la Sagesse même, distribue la nourriture vraiment solide. Quant à la nourriture liquide, elle symbolise ce flot surabondant qui a soin de s'étendre progressivement à tous les êtres, qui, en outre, à travers les objets variés, multiples et divisibles, conduit généreusement ceux qu'il nourrit, selon leurs aptitudes propres, jusqu'à la connaissance simple et constante de Dieu. C'est pourquoi les paroles intelligibles de Dieu sont comparées à la rosée, à l'eau, au lait, au vin et au miel, parce qu'elles ont, comme l'eau, le pouvoir de faire naître la vie; comme le lait, celui de faire croître les vivants; comme le vin, celui de les ranimer; comme le miel, celui tout à la fois de les guérir et de les conserver. Tels sont, en effet, les dons qu'accorde la Sagesse de Dieu à ceux qui s'approchent d'elle avec un coeur sans envie, et c'est ainsi qu'elle déverse sur eux les flots débordants de ses délices inépuisables. Certes, il s'agit bien là d'authentiques délices. Aussi la célèbre-t-on en disant que, par ses dons, tout ensemble elle enfante et allaite, qu'elle ranime et parfait.1
Je ne sais, beau Titos, si saint Timothée s'en est allé sans rien entendre des symboles théologiques dont je fus l'exégète. Du moins, dans la Théologie symbolique, lui avons-nous expliqué par le détail toutes ces expressions dont use l'Écriture pour parler de Dieu et qui paraissent monstrueuses au vulgaire. Pour les âmes non initiées, c'est bien, en effet, une impression de terrible absurdité que produisent nos anciens quand ils révèlent à travers des énigmes secrètes et audacieuses cette vérité mystique de l'inaccessible Sagesse qui demeure incompréhensible aux profanes. C'est pourquoi la plupart d'entre nous demeurent incrédules devant la révélation scripturaire des divins mystères, car nous ne les contemplons qu'à travers les symboles sensibles dont on les a revêtus.2
Comme l'ont dit Paul et la vraie raison, l'oeuvre cosmique de tout l'univers visible rend manifestes les mystères invisibles de Dieu. Aussi bien les théologiens se placent-ils tantôt du point de vue social et égal, tantôt du point de vue de la pureté sans mélange de l'objet même qu'ils considèrent; tantôt sur le plan humain et médiat, tantôt sur un plan qui n'est pas de ce monde et qui vise à la perfection même. Parfois ils s'appuient sur les lois apparentes, parfois sur les prescriptions indicibles selon qu'il convient aux saintes expressions dont ils usent, aux saintes intelligences et aux saintes âmes auxquelles ils s'adressent. Car ce n'est pas à un récit purement historique, mais à une perfection vivifiante que tend leur raisonnement, qu'on le considère dans son ensemble ou dans ses parties.
Il faut donc que, bravant nous aussi les préjugés populaires, nous pénétrions saintement au coeur des symboles sacrés. Nous ne devons pas les mépriser, car ils sont nés de ces caractères divins dont ils portent l'empreinte, car ils sont les images claires de spectacles ineffables et merveilleux. Ce ne sont pas seulement, en effet, les lumières suressentielles et intelligibles, c'est-à-dire plus simplement les mystères divins, qui revêtent de multiples figures allégoriques, lorsqu'on appelle par exemple Feu le Dieu suressentiel et qu'on attribue l'épithète d'incandescentes aux Écritures intelligibles de Dieu, mais ce sont également les hiérarchies conformes à Dieu des anges tout ensemble intelligibles et intelligents qu'on représente sous diverses formes, avec une grande variété de structures, et entre autres, sous des figures ignées. Seulement cette même image du feu prend un sens différent selon qu'elle s'applique au Dieu qui transcende toute intelligence, soit à ses Providences ou à ses raisons intelligibles, ou bien enfin aux anges. Dans un cas on la considère à titre de cause, dans un autre cas à titre de substance, dans un troisième à titre de participation, et dans d'autres cas encore à d'autres titres, selon que l'exigent la considération de chaque cas et sa place dans l'ordre du savoir. Car il ne convient pas de mêler au hasard les symboles sacrés, mais de les appliquer
convenablement aux causes, aux substances, aux puissances, aux ordres, aux dignités dont ils sont les signes révélateurs.3
L'Écriture a donc raison de célébrer cette bienfaisante Sagesse dont c'est trop peu dire que de l'appeler sage, en disant qu'elle établit un cratère mystique, qu'elle y verse un saint breuvage, non sans avoir eu soin d'abord d’apprêter des nourritures solides, et qu'ensuite elle appelle à grands cris, dans sa bonté, tous ceux qui ont besoin d'elle.4
Mais que signifient nourriture solide et nourriture liquide ? On célèbre, en effet, la Sagesse bienfaisante en disant qu'elle fait don providentiellement des deux à la fois.