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Plessy v. Ferguson (Plessy contre Ferguson) est un arrêt de la Cour suprême des États-Unis, (arrêt 163 U.S. 537) rendu le 18 mai 1896. Il est parfois cité simplement comme Plessy. Il autorise les États qui le souhaitent à imposer par la loi des mesures de ségrégation raciale, pourvu que les conditions offertes aux diverses races par cette ségrégation soit égales. La doctrine qui découle de l'arrêt est appelé "separate but equal" (séparés mais égaux). Elle impose pour longtemps (jusqu'aux années 1950 et 1960) une interprétation très restrictive du XIVe amendement à la constitution, censé garantir à chacun l'égale protection de la loi. Pendant cette période, l'égalité imposée par l'amendement et par Plessy v. Ferguson restera très théorique.
| Table of contents |
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2 L'affaire 3 L'arrêt 4 L'opinion dissidente du Juge Harlan 5 Liens externes |
Le contexte légal et politique
Après la guerre de sécession et l'assassinat de Lincoln en 1865, le Congrès est dominé par la frange radicale du parti républicain. Ils sont anti-esclavagistes, favorables à un gouvernement fédéral fort (c'est le début d'une période pendant laquelle le Congrès dominera la vie politique américaine, après des décennies qui virent les États, notamment ceux du Sud, défendre âprement leur prérogatives, et avant le renforcement de l'exécutif, qui s'impose à partir des années 1930), et hostile à une renaissance rapide des États du Sud. Sur ce dernier point, ils s'écartent de la politique de réconciliation que Lincoln semblait vouloir mettre en oeuvre. Le congrès définit la politique de la Reconstruction, les États du Sud sont occupés militairement, et trois amendements à la constitution leur sont imposés :
Les intentions exactes du Congrès sont difficiles à cerner, et varient bien entendus d'un élu à l'autre. La volonté d'émanciper les noirs et de leur assurer une participation à la vie politique de la nation est réelle, et remporte quelques succès initiaux, avec plusieurs élus noirs au Congrès dans les années d'après guerre, et quelques Noirs à des postes élevées dans l'administration des États du Sud, jusqu'au lieutenant gouverneur (second de l'exécutif) en Louisiane. Mais on peut aussi déceler une volonté de punir le Sud, et tout simplement un calcul politique, la participation des noirs du Sud à la vie politique devant assurer des voix aux républicains (l'échec, ou l'abandon, de cette politique mènera au résultat contraire, faisant du Sud une forteresse démocrate jusqu'aux années 1980). Le degré d'intégration des noirs à la société que le Congrès (et la société dans son ensemble) pouvait souhaiter est difficile à déterminer lui aussi. Le même Congrès qui propose le XIVe amendement décide la ségrégation scolaire dans la capitale fédérale (dans les États, la question n'est pas de son ressort, mais le Congrès est totalement souverain pour Washington). Par contre, en 1875, le Civil Rights Act (loi des droits civiques) interdit toute ségrégation raciale dans les transports et les lieux publics lieux publics, trains, bateaux, auberges, théâtres. La résistance dans le Sud est vive.
En 1877, la politique de Reconstruction prend fin, à la suite d'un compromis réglant une élection présidentielle indécise. Le Nord semble se désintéresser de la question raciale, et les États du Sud parviennent rapidement à retirer aux Noirs leurs droits politiques, dans les faits sinon en droit, et à mettre en place une ségrégation raciale stricte, qui devient constitutive de leur identité.
Au plan légal, la première grande défaite de l'intégration raciale a lieu en 1883 quand, se prononçant sur diverses affaires, regroupés sous le nom de Civil Rights Cases (les affaires des droits civiques), la Cour suprême invalide le Civil Rights Act de 1875, ne reconnaissant pas au Congrès le pouvoir de légiférer à l'encontre de personnes privées dans le cadre du XIVe amendement, puisque celui-ci s'applique aux États, et non aux personnes. Plessy v. Ferguson est l'étape suivante.
L'affaire
En 1890, l'État de Louisiane passe une loi (Separate Car Act) imposant que les compagnies de chemin de fer transportant des passagers en Louisiane, soit affectent différentes voitures aux personnes de différentes races, soit installent dans les voitures une séparation adéquate entre compartiments affectés aux deux races. La race blanche s'entend alors, en Louisiane, comme l'absence d'ancêtre noir, tout métissage reléguant dans la race noire. Les passagers doivent utiliser les voitures et compartiments qui leur sont réservés, sous peine d'une amende de vingt-cinq dollars ou de vingt jours de prison. Les employés des compagnies doivent s'en assurer ou encourent les mêmes peines. En 1876, l'arrêt Hall v. De Cuir avait déclaré une loi similaire inconstitutionnelle, non sur la base du XIVe amendement, mais sur la l'article I, de la constitution, section 8 et de sa clause sur le commerce inter État : sa règlementation est une prérogative du Congrès, les États ne peuvent y faire obstacle. Conformément à ce précédent, les tribunaux de Louisiane déclarent le Separate Car Act inconsitutionnel. Ironiquement, c'est le juge John Howard Ferguson, le même qui est cité dans Plessy v. Ferguson, qui prononce ce jugement. Cependant, la question de sa validité pour les transports à l'intérieur de l'État n'est pas tranchée, que ce soit par la Cour suprême ou par les tribunaux louisianais : les tribunaux américains se cantonnent traditionnellement aux seules questions légales nécessaires pour décider de l'affaire qui leur est présentée.
Afin d'obtenir l'invalidation de la loi pour les transports à l'intérieur de l'État, et plus largement de mettre en cause la ségrégation dans son ensemble sur le plan constitutionnel, Homer Plessy accepte d'enfreindre la loi, pour porter la question devant les tribunaux. Plessy est « d'ascendance mélée , pour sept huitième caucasien, et pour un huitième de sang africain, et la présence de sang coloré n'est pas discernable en lui ». Pour la loi de Louisiane, c'est un Noir. Le 7 juillet 1892, il s'installe dans une voiture réservée aux Blancs, alors qu'on a veillé à ce que la compagnie de chemins de fer connaisse sa qualité de métis. Il refuse d'obéir au controleur qui lui demande de se déplacer. Il est expulsé du train et arrêté.
Le cheminement légal de l'affaire est ensuite délicat. Plessy est poursuivi devant la Cour de district de la Nouvelle Orléans, qui relève du pouvoir judiciaire de la Louisiane, et non de celui des États-Unis. Le juge John Howard Ferguson préside à l'affaire. La défense de Plessy, s'appuie sur son apparence d'homme blanc, et affirme que la décision de l'État de Louisiane de le traiter comme un noir le prive de sa "propriété", en l'espèce sa "réputation d'homme blanc", privation de propriété qui est une violation de la clause de due process du quatorzième amendement. Plessy refuse d'ailleurs de répondre, devant le tribunal, à la question de sa race. À ce stade de la procédure, ce n'est pas la ségrégation en totalité qui est contestée. Les adversaires de la ségrégation, qui sont derrière la défense de Plessy, peuvent espérer une victoire totale, avec l'invalidation par les tribunaux de la ségrégation, mais le choix de Plessy comme "victime" laisse aussi la porte ouverte à une demi victoire, d'un coup sérieux portée à la ségrégation en rendant la situation des métis si confuse que la loi serait difficile à appliquer. Alors que l'affaire est en cours devant le juge Ferguson, Plessy demande à la Cour suprême de Louisiane un "ordre de prohibition" (write of prohibition) enjoignant au juge Ferguson de cesser les poursuites contre lui, au vu de l'inconstitutionnalité de la loi sur laquelle elles s'appuient. Le nom de Ferguson comme partie à l'affaire est donc tout à fait technique et sans importance réelle. L'affaire au fond est Louisiane contre Plessy. La Cour suprême de Louisiane, en accord avec le juge Ferguson, rejette la demande, et affirme la constitutionnalité de du Separate Car Act quand il s'applique aux transports à l'intérieur de l'État. Plessy en appelle à la Cour suprême des États-Unis.
L'arrêt
La décision de la cour, rendue le 18 mai 1896, est obtenue par sept voix contre une (un des neuf juges n'ayant pas participé aux débats). Elle est en défaveur de Plessy. L'opinion dissidente rédigée par le juge Harlan, seul à voter contre la décision, est restée célèbre, préfigurant la doctrine moderne de la cour, à partir de Brown v. Board of Education en 1954.
L'opinion de la cour est rédigée par le juge Brown. Elle écarte tout d'abord toute référence au XIIIe amendement. Le XIIIe amendement abolit l'esclavage. Il ne s'applique pas au delà, notamment pas à des conséquences sociales de l'esclavage après son abolition. Le juge Brown écrit même « nous ne comprenons pas l'insistance du plaignant à s'appuyer sur le XIIIe amendement »(1) Le juge Brown aborde ensuite le XIVe amendement. Il note « l'objet de l'amendement est sans aucun doute d'imposer une totale égalité des deux races devant la loi. Mais de par la nature des choses, il ne peut avoir voulu abolir les distinctions fondées sur la couleur , ou imposer une égalité sociale, par opposition à politique, ou le mélange (comingling) des deux races selon des termes qui ne seraient satisfaisants pour aucune. Les lois permettant, ou même imposant leur séparation, dans les lieux où elles pourraient entrer en contact, n'implique pas l'infériorité d'une des races par rapport à l'autre, et ont généralement, sinon universellement été reconnues comme relevant de la compétence des législatures des États, dans l'exercice de leur pouvoir de police ». En appui, il cite les lois imposant la ségrégation dans les écoles, validées « même par les tribunaux des États qui ont garanti les droits des États avec les plus d'empressement, et le plus d'ancienneté ». Il cite aussi les lois interdisant les mariages mixtes dans divers États qui « bien que constituant techniquement des entraves à la liberté de contrat, ont été universellement reconnus comme relevant du pouvoir de police des États ». Il cite ensuite plusieurs affaires récentes tendant à valider la ségrégation. A la défense de Ferguson qui mentionne quantité de lois déraisonnables qui pourraient être faite selon les mêmes principes qui valide la ségrégation (séparer les gens selon la couleur des cheveux, faire que les blancs peignent leur maison en blanc, et que les noirs la peignent en noir), il répond que les pouvoirs de police de l'État doivent s'exercer raisonnablement, et que les tribunaux y veillent. En l'espèce, la loi est raisonnable, se fondant sur les traditions du peuple, sa volonté, l'agrément de chacun et de la tranquillité publique.
Enfin, il aborde la question de la réputation de Ferguson en tant que blanc, réputation que Ferguson assimile à une propriété, protégée par la constitution : « l'argument suppose nécessairement […] que la séparation imposée des deux races appose une marque d'infériorité sur la race colorée. S'il en est ainsi, ce n'est pas en raison de quoi que ce soit qu'on puisse trouver dans la loi, mais seulement en raison de l'interprétation que la race colorée choisit d'en faire. […] L'argument suppose aussi que la loi pourrait venir à bout des préjugés sociaux, et que des droits égaux pour les noirs ne pourrait être assurés qu'en imposant l'intégration des deux races. Nous ne pouvons accepter cette proposition. Si les deux races doivent se rencontrer socialement à égalité, ce sera à la suite de l'appréciation mutuelle de leurs mérites, et du consentement volontaire des individus.[…] Ces fins ne peuvent être atteintes, ni approchées par des lois qui vont à l'encontre du sentiment général de la communauté à laquelle elles s'appliquent ».
Le juge Harlan remarque d'abord que la loi interdit à une personne noire et une personne blanche qui désireraient voyager ensemble de le faire. Cependant, « si apparente que soit l'injustice de cette loi, nous devons seulement examiner si elle est constitutionnelle ».
A cet égard, il note d'abord que le chemin de fer est une voie publique (public highway), cela bien que la compagnie qui le possède soit privée. Ainsi, le raisonnement des Civil Rights Cases ne peut s'appliquer. Il affirme ensuite « la constitution des États-Unis ne permet pas à quelque autorité publique que ce soit de connaître de la race de ceux qu'elle doit protéger dans la jouissance de leurs droits » Sur le XIIIe amendement, il défend l'interprétation la plus large, déclare qu'il a « non seulement mis fin à l'esclavage, mais aussi interdit l'instauration de toute obligation ou incapacité (burden or disabilities) qui serait une marque (badge) de la servitude » Sur le quatorzième, il rappelle la décision Strauter v. West Virginia de 1879, qui rejetait une loi excluant les noirs des jurys : « les mots du quatorzième amendement interdisent, mais ils contiennent l'implication d'un droit positif, inestimable pour la race colorée, celui d'être exempt de toute législation inamicale à son encontre, en tant que race colorée » (la cour, dans son opinion, distingue égalité politique et égalité sociale, et refuse le parallèle avec Strauter). Il rejette le raisonnement selon lequel la loi de la Louisiane « ne constitue pas une discrimination, mais offre des conditions égales aux citoyens des deux races. Chacun sait que l'intention de cette loi n'est pas d'exclure les blancs des voitures des noirs, mais bien les noirs des voitures des blancs ».
Le texte prend ensuite un tour plus politique, défend la nécessité d'une société racialement intégrée, et reproche à la cour de rendre un arrêt qui s'avérera « aussi pernicieux que la décision de ce tribunal dans l'affaire Dred Scott (1) ». Sa conclusion annonce ce que sera, beaucoup plus tard, la base légale de la déségrégation :
« Mon opinion est que la loi de la Louisiane est incompatible avec la liberté personnelle des citoyens, blanc et noir, dans cet état, et hostile tant à la lettre qu'à l'esprit de la constitution des États-Unis. Si d'autres loi de même nature devaient voir le jour dans plusieurs États de l'Union, l'effet en serait des plus nocifs. L'esclavage, comme institution toléré par la loi, aurait, c'est vrai, disparu de notre pays ; mais il resterait aux États le pouvoir, par une législation sinistre, d'interférer avec la pleine jouissance de la liberté, de réguler les droits civiques, communs à tous les citoyens, sur la base de la race, de tenir dans une situation d'infériorité légale une grande part des citoyens américains, qui forment maintenant une partie de notre communauté politique, appelé le « Peuple des États-Unis(2) », pour lequel, et par lequel à travers ses représentants, notre gouvernement existe. Un tel système est incompatible avec la garantie, donnée par la constitution à chaque État, d'une forme républicaine de gouvernement(3), et il peut y être mis fin par une action du Congrès, ou par les tribunaux, dans l'accomplissement de leur devoir solennel de faire appliquer la loi suprême du pays(4), nonobstant toute disposition contraire de la Constitution ou des lois de l'un quelconque des États. ».