Sanskrit (phonologie)

Cet article est consacré à la phonologie du sanskrit. Il accompagne l'article « sanskrit », qui traite des autres aspects de la langue.

Table of contents
1 L'importance religieuse de cette discipline
2 Caractéristiques principales de la phonologie sanskrite

L'importance religieuse de cette discipline

La phonologie du sanskrit est particulièrement bien connue, grâce, notamment, à Pāṇini et ses commentateurs, qui ont pratiqué une description phonologique puis phonétique détaillée de la langue (il est notable que la description des phonèmes qu'en propose Pāṇini dans son Aṣṭadhāyī est purement phonologique ; il ne s'intéresse pas à la phonétique articulatoire, discipline traitée cependant dans d'autres textes, surtout religieux), et, d'autre part, au respect religieux de la prononciation des textes sacrés, ainsi qu'aux écritures utilisées pour les noter : la culture indienne est avant tout orale ; le son y possède donc une valeur importante aux yeux des Indiens, et les textes religieux ne font pas exceptions ; la formule efficace, premier sens de brahman, qui en vient ensuite à désigner le Principe suprême de l'hindouisme, ne peut l'être que correctement prononcée. Nombre de textes religieux expliquent l'importance d'une prononciation exacte et les conséquences fâcheuses qu'une erreur de diction peut entraîner dans la récitation d'une prière, d'une formule. De même, prononcer correctement une formule, c'est être certain qu'elle fonctionnera : un être animé de mauvaises attentions (comme un démon) peut donc obtenir des pouvoirs magiques au moyen des formules efficaces. C'est pour cette raison que l'enseignement des quatre Veda, purement oral, se fait de manière systématique par l'apprentissage de phrases entières puis syllabe par syllabe puis par inversions de syllabes selon un ensemble de permutations de plus en plus complexe ; en outre, l'apprentissage des Veda est resté longtemps ésotérique et réservé à la caste des brāhmaṇa (brahmanes) ; ils ne pouvaient être récités que devant d'autres brāhmaṇa ou des kṣatriya, membres de la deuxième caste, celle des guerriers-aristocrates. De sorte, déjà avant l'étude phonologique de Pāṇini, les prêtres étudiaient de près la phonétique de la langue sacrée ; l'étude des textes révélés (ceux que l'on désigne par le vocable de smr̥ti, « révélation ») se faisait selon six approches ou vedāṅga, « membres des Veda », parmi lesquelles l'approche phonétique, ou śikṣā, a donné naissance à une importante littérature analytique, que l'on désigne sous le nom de Prātiśākhya. (À titre indicatif, les autres approches sont : la métrique, chanda, la grammaire, vyākaraṇa, l'étymologie, nirukta, les cérémonies, kalpa, et l'astronomie, jyotiṣa.)

Il est aussi notable qu'un dieu, Śiva, soit censé être le créateur des phonèmes sanskrits et que s'est aussi développée une mystique du phonème, attribuant à chacun d'entre eux un sens profond ainsi qu'un pouvoir précis ; c'est sur cette mystique que les mantra reposent. De fait, une telle importance donnée aux sons de la langue sacrée a grandement influencé l'écriture : bien que longtemps réticents à noter leurs textes sacrés (on situe les premières tentatives de notation après le Moyen-Âge occidental et les premiers textes sacrés imprimés au XIXe siècle), les Indiens ont créé plusieurs semi-syllabaires, tous héritiers d'un même modèle, la brāhmī, notant les textes avec une très grande précision.

Caractéristiques principales de la phonologie sanskrite

Le sanskrit a conservé intégralement — c'est la seule langue IE à l'avoir fait — les consonnes aspirées sonores de l'indo-européen et a enrichi le stock disponible par de nouveaux ordres, commes les rétroflexes, les sourdes aspirées et d'autres fricatives que le *s indo-européen. Les voyelles pures de l'indo-européen (c'est-à-dire *e et *o) sont globalement affectées par un phénomène de neutralisation : alors que la quantité vocalique (voyelles brèves ~ longues) est conservée, les timbres *e et *o sont confondus en /a/ (sans doute réalisé [ɐ]). Les diphtongues à premier élément bref sont monophtonguées (*ei et *oi donnent /ai/ puis /eː/ tandis que *eu et *ou aboutissent à /au/ puis /oː/). Les diphtongues à premier élément long deviennent des diphtongues simples : *ēi et *ōi donnent /ai/, *ēu et *ōu deviennent /au/. Le sanskrit a cependant gardé les liquides vocalisées de l'indo-européen, c'est-à-dire *r et *l voyelles, restés /r̥/ et /l̥/. Enfin, l'opposition entre les deux phonèmes indo-européens *r et *l est neutralisée au profit de /r/ seul.

Au final, le système phonologique est le suivant :

Voyelles (varṇa, akṣara ou svara)

Voyelles simple
(samānākṣara)
  « Diphtongues »
  brèves
(hrasva)
  longues
(dīrgha)
  « fausses »
(sandhyakṣara)
  « vraies »
(samāhāravarṇa)
vélaires
(kaṇṭhya)
a /a/ ā /aː/ palato-vélaires
(kaṇthatālavya)
e /eː/ ai /ai/
palatales
(tālavya)
i /i/ ī /iː/ palato-labiales
(kaṇṭhoṣṭhya)
o /oː/ au /au/
rétroflexes
(mūrdhanya)
/r̩/ r̥̄ /r̩ː/ Première colonne : transcription latine, seconde : Alphabet phonétique international ; pour plus de détails sur la transcription latine utilisée, consulter l'article « devanâgarî ». Les points d'articulation indiqués, en italique, sont ceux que la grammaire traditionnelle attribue aux voyelles, qui sont mises en relation avec les consonnes. les termes sont donnés à titre indicatif : ils peuvent varier d'un auteur à l'autre.
dentales
(dantya)
/l̩/ l̥̄ /l̩ː/
labiales
(oṣṭhya)
u /u/ ū /uː/

Remarques

  1. de toutes ces voyelles, seul /a/ et sa variante longue sont considérées comme de vrais phonèmes vocaliques ; /e/, /ai/, /o/ et /au/ sont les « diphtongues » (voir 2) ; i, u, r̥, l̥ et leur variante longue sont la forme vocalique des consonnes /y/, /v/, /r/ et /l/, dites « sonantes » (consonnes pouvant jouer le rôle de voyelles ou de consonnes selon l'environnement ; l'on dit aussi, de manière moins rigoureuse, « semi-voyelles »), devant une autre consonne ou en fin de mot ;
  2. la grammaire traditionnelle considère que /e/ et /o/ sont des diphtongues. Ce n'est vrai qu'historiquement (en effet, les textes hittites citant quelques termes indo-aryens nous ont transmis un terme aika, « un », avec dipthongue passé à eka en sanskrit) ou phonologiquement ; dans les faits, ces phonèmes sont réalisés comme des monophtongues longues, issues respectivement de /ai/ et /au/ ; de même, si /ai/ et /au/ sont issues de /āi/ et /āu/, elles sont prononcées comme des diphtongues à premier élément brefs ;
  3. /r̥/ et /l̥/ (qui peuvent aussi être longs) étaient à l'origine prononcés réellement comme un /r/ et un /l/ voyelles, à l'instar de leur équivalent anglais bottle = [bɒtl̩] ou encore croate črn = [ʧr̩n]. De nos jours, la prononciation la plus courante est /ri/ et /li/ avec un /i/ très bref, soient [rĭ] et [lĭ] ; cette prononciation, est d'ailleurs confirmée par certains manuscrits, dans lesquels /ri/ ou /li/ remplacent /r̥/ et /l̥/. De ceux deux voyelles, seul /r̥/ est courant, /l̥/ n'étant attesté que dans le radical kl̥p- « convenir » ; /r̥̄/ est très rare (il ne se rencontre que par volonté de symétrie rationnelle dans la flexion nominale) et /l̥̄/ n'est pas attesté ;
  4. toutes les voyelles peuvent être nasalisées, que cette nasalisation soit complète ou non ; on utilise en théorie en sanskrit deux symboles différents pour marquer ces deux types de nasalisations, transcrits par ṃ subséquent (anusvāra, « après la voyelle » ; ce symbole note aussi une consonne nasale ; voir plus bas) pour la nasalisation incomplète (c'est-à-dire une voyelle nasalisée et suivie d'une nasale, comme parfois dans la prononciation méridionale du français, où long peut valoir [lɔ̃ŋ] et année être réalisé [ɑ̃ne]) et par subséquent (anunāsika, « avec le nez ») pour la nasalisation complète (comme en français dans la prononciation parisienne, où long vaut [lɔ̃]). Dans la pratique ces deux types de nasalisations sont fréquemment confondus, ce qui tend à montrer que la distinction est est artificielle, et l'on transcrit la plupart du temps la nasalisation au moyen de l'anusvāra. Le symbole de l'anusvāra servant aussi à indiquer la présence d'une consonne nasale devant une autre consonne, l'on considère qu'il ne marque la nasalisation des voyelles que devant les sonantes /l/, /r/, /v/ et /y/ ainsi que devant les fricatives (/s/, /ś/, /ṣ/ et /h/). Ailleurs, il représente une consonne nasale pleine dont le point d'articulation correspond à la consonne suivante : ainsi, aṃr ou iṃs valent respectivement [ãŋr] et [ĩŋs] tandis que aṃb et iṃd sont réalisés [amb] et [ind] (voir à devanāgarī pour les détails sur la notation au moyen de l'anusvāra). En fin de mot, l'anusvāra représente simplement un /m/ ; au final, saṃskr̥taṃ se lit [sãŋskr̩tam] ou, plus communément [sãŋskrĭtam] ;
  5. le sanskrit tel que prononcé par les Indiens est souvent influencé par leur propre langue maternelle. Ainsi, un locuteur d'hindī aura tendance à centraliser les /a/ brefs comme des [ɐ] tandis qu'un locuteur de bangālī les rendra comme des [ɔ]. De même, les oppositions de quantité du sanskrit sont parfois réalisée par les locuteurs de langues néo-indiennes comme des oppositions de qualité (voyelles longues tendues, voyelles brèves lâches, comme en anglais, allemand ou néerlandais ; ainsi, en hindî, /ī/ est réalisé [i] et /i/ vaut [ɪ] ; de même : /ū/ ~ [u] = [u] ~ [ʊ]). Certaines descriptions phonétiques anciennes, cependant, expliquent clairement penser que /a/ était bel et bien réalisé comme une voyelle neutre [ǝ] ou [ɐ] ,ce qui est conforté par l'origine du phonème sanskrit /a/ : il provient en effet de la neutralisation des voyelles de l'indo-européen *e et *o. Il est aussi vraisemblable qu'en sanskrit, tel que prononcé autrefois, les oppositions de quantité ne concernaient que la quantité ; à cet égard, il faut savoir que le terme pour « voyelle simple », brève ou longue, est samānākṣara, soit « phonème homogène », qu'il faut comprendre : « phonème ne changeant pas de timbre », par opposition aux diphtongues, sandhyakṣara, « phonème de liaison » (vraies et fausses diphtongues peuvent d'ailleurs être désignées par ce seul terme), c'est-à-dire : « phonème faisant intervenir un second timbre lié au premier ». Il est probable qu'il faille comprendre aussi que les voyelles brèves et longues sont samānākṣara parce que le timbre reste identique quelle que soit la quantité. En conclusion, de toutes les voyelles, seuls les phonèmes /a/ et /ā/ semblent, dès l'Antiquité, avoir connu une opposition de quantité et de qualité : /a/ ~ /ā/ = [ɐ] ~ [aː].

Accentuation

Tel l'
indo-européen, le sanskrit des origines utilisait un accent de hauteur et non un accent tonique. Ce fut aussi le cas en latin, grec, lithuanien et letton, du moins dans les langues indo-européennes pour lesquelles il est possible de restituer l'accent. L'accent védique permettait d'opposer des paires minimales : ainsi súkr̥ta, « bien fait » ~ sukr̥tá, « bienfait » (l'accent est généralement noté par un aigu sur la voyelle intonée). Tous les mots n'étaient pas nécessairement accentués (le verbe, par exemple, est souvent atone ; tout dépend en fait de son mode, son temps et sa place dans la phrase).

Cet accent, noté avec précision dans les textes védiques anciens, semble avoir disparu à l'époque de Patañjali ; il est d'ailleurs notable que les langues néo-indiennes actuelles n'ont, à l'exception de la pañjābī, gardé aucune trace d'un tel accent, et n'ont pas non plus développé d'accent tonique (alors que le latin, le grec, et les langues baltes ont transformé, en se vulgarisant, leur accent ainsi). En pañjābī, cependant, le développement des tons est secondaire : ceux-ci ne viennent sans doute pas du sanskrit lui-même et sont vraisemblablement plus récents.

L'accent de hauteur devait simplement consister en une élévation de la voix (tonème de registre ponctuel) sur l'une des syllabes du mot. Pāṇini décrit en détails un système dont on ne peut assurer qu'il correspond à celui des origines, utilisant trois registres et des modulations ; il ne correspond pas non plus toujours à ceux utilisés de nos jours, lesquels sont très variables et dépendent des textes récités ainsi que des écoles de récitation. Il faut aussi savoir que toutes les récitations des Veda ne sont pas intonées.

Notions fondamentales

Explications détaillées

Pour le fonctionnement complet de l'accentuation védique selon Pāṇini, consulter l'article « 
accentuation védique ».

Consonnes

On l'a dit, le sanskrit a préservé les occlusives sonores aspirées de l'IE. Il a cependant innové par la création de sifflantes originales : pouvant provenir, entre autres possibilités, des anciennes occlusives palatales IE, le sanskrit étant une langue satem. D'autre part, c'est probablement au contact de l'adstrat dravidien qu'un ordre complet de rétroflexes est apparu dans le système phonologique.

Alors que les voyelles ne sont pas réellement classées dans une suite précise, les consonnes le sont ; cette disposition, bien différente du système levantin, est phonologique : les consonnes sont classées par ordres, d'abord les phonèmes émis du fond de la gorge jusqu'à ceux qui nécessitent l'action des lèvres, en remontant ainsi le long du gosier. Au sein de chaque ordre, les consonnes suivent une même disposition : occlusive sourde, sourde aspirée, sonore, sonore aspirée, nasale. Ce classement indien d'origine sanskrite s'est imposé aux diverses écritures de l'Asie du Sud et du Sud-Est, touchant même les langues sans filiation avec le sanskrit. Il se retrouve, mutatis mutandis, dans celui des syllabes de l'hiragana et du katakana.





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